Profession du père est un roman écrit à la première personne du singulier dans lequel le jeune (puis moins jeune) Emile Choulans raconte son enfance et sa relation à ses parents, principalement à son père. C’est l’histoire d’un enfant maltraité par un père irascible et mythomane. Les mensonges du père sont tellement absurdes aux yeux du lecteur adulte qu’ils prêtent à sourire, alors que le narrateur, naïf, y adhère pleinement. Le lecteur se trouve en apesanteur entre les délires du père et la crédulité de l’enfant. Le délire du père est très ancré dans l’atmosphère politique de la guerre d’Algérie, mais aussi dans celle de la deuxième guerre mondiale (au cœur des relations entre l’auteur et son père). Ce roman, diachronique, commence et se termine à la mort du père en 2011, avant de plonger dans l’enfance du fils à partir du 23 avril 1961, le jour du putsch. La ville ans laquelle se déroule l’action (Lyon) n’est jamais mentionnée.
Profession du père est l’histoire de la pathologie mentale d’un père jamais diagnostiquée, mais aussi et surtout celle de la maltraitance d’un enfant, frappé, soumis à des sévices punitifs barbares et entraîné dans une fable politique et familiale qui le met en danger, non seulement psychiquement mais aussi physiquement. Le père appelle son fils « soldat », « rebelle », » Picasso » ou bien encore « conneau »… La mère hante le roman par son effacement, sa passivité, le déni du drame qui se joue sous ses yeux.
S’agit-il d’une autofiction ? Emile Choulans est de toute évidence un double fictif de Sorj Chalandon mais il porte un nom différent et exerce, à l’âge adulte, un métier différent. L’auteur a souvent évoqué l’enfant victime de violence qu’il a été, dans d’autres œuvres et dans les médias. « Si je n’avais pas été battu, je n’aurais pas pu écrire cette histoire », a-t-il dit à l’occasion de la sortie de son dernier roman L’enragé.
Le style de Chalandon est précis, ciselé. Les dialogues sont d’un réalisme saisissant. … C’est une écriture d’atmosphère qui plonge le lecteur dans l’ambiance étouffante de ce huis-clos familial dans l’appartement des parents. Ses métaphores rappellent celles de Simenon : ancrées dans le physique, dans la météorologie, les odeurs, les lumières. A l’extérieur de l’appartement, Emile Choulans, l’enfant asthmatique, respire un peu mieux mais il est poursuivi par le délire dans lequel son père l’entraîne. C’est au discours indirect libre que l’enfant reprend à son compte les délires de son père.
Quelques citations
« Ce n’était pas un asthme d’effort, mais un asthme d’effroi. L’air de cet appartement me tourmentait. Il heurtait mes lèvres sèches, ma gorge close, il labourait mes bronches. Un jour qu’elle avait posé son oreille sur mon torse, ma mère avait parlé de ‘voix lointaines’. «
« Il m’a fait un clin d’œil. – C’est des cons les gens. »
« Le père de Pécousse était aiguilleur du ciel. Monsieur Legris était carrossier. Il y avait des pères ouvriers, employés, serveurs de restaurant comme celui du rouquin. Roman allait voir le sien à la scierie du lac. Celui de Chavanay était postier. Mais le mien, je ne savais pas. Je ne l’avais jamais vu avec un cartable ou une blouse. »
« Depuis toujours, je me demandais ce qui n’allait pas dans notre vie. Nous ne recevions personne à la maison, jamais. Mon père l’interdisait. Lorsque quelqu’un sonnait à la porte, il levait la main pour nous faire taire. Il attendait que l’autre renonce, écoutait ses pas dans l’escalier. Puis il allait à la fenêtre, dissimulé par le rideau, et le regardait victorieusement s’éloigner dans la rue. Aucun de mes amis n’a jamais été autorisé à passer notre porte. Aucune des collègues de maman. Il n’y a toujours eu que nous trois dans notre appartement. Même mes grands-parents n’y sont jamais venus. »
« Il ne restait aucune trace de colle sur les cartes de Ted, pas non plus de tampon. Rien. Que le carton jauni. Je n’ai jamais compris comment les salauds faisaient pour voler la flamme avec le timbre. »
« Moi j’avais une maison, un père, une mère, un parrain qui allait m’emmener en Amérique. J’avais de la chance. Et j’ai été triste pour eux. »
« Zéro. Ce fut ma note. Ma mère regardait mon devoir comme on découvre un télégramme de deuil. »
« La prison, c’était trois murs de trop. »
» ‘Plus de Noël, finit ces merdes !’ il a hurlé. J’ai passé ma journée dans ma chambre. Avec ordre de marcher. Ni m’asseoir, ni m’allonger, marcher. Et j’ai marché. «
« Elle ne comprenait pas mes yeux secs. Et mon père y voyait un défi. Moi, je n’ai jamais su. Je pleurais de douleur après les coups. De colère aussi. Mais jamais de détresse. Le désespoir ne faisait par partie de la sanction. »
« J’ai ouvert la fenêtre de ma chambre. L’hiver m’a mordu les joues. Le bac à sable était désert, le lampadaire était oranger. La pluie avait abimé la neige, soupe grise. Ni bruit, ni joie. Un chagrin de dimanche soir. Alors je suis retourné au lit. Je me suis couché en boule, comme roulé sous les gifles. Et je me suis endormi. »
« Mon père a éteint le poste. – Ce con de Pottecher, il a dit. Et puis plus rien. Le silence de notre appartement. »
« Je passais les mains dans mes cheveux, sur mon front. J’effaçais les aveux. Je décoiffais les traces. »
« Ce soir nous étions à table, mon père, ma mère et moi. Depuis que je lui payais un loyer, il comptait les tranches de pain. Et fermait le radiateur de ma chambre dans la journée. Il m’appelait ‘l’incapable’. J’avais le bac et rien de plus. Ni médaille d’or de judo, ni médecin, ni maréchal de France mais décorateur de meubles. Ouvrier, il disait. »
« Il me faisait payer ce que je n’étais pas. »
« Le printemps n’entrait pas ici. La lumière restait à la porte, épuisée par les volets clos. Ils avaient allumé un lampadaire ocre sale. Nous étions en novembre, juste avant la mort du jour. »
« Mon père avait brisé chaque proche, un à un. Le gris et les autres n’étaient que des ombres, son public de loin. Ceux qui l’applaudissaient en espérant qu’il s’en aille. »
Note personnelle
J’ai découvert Sorj Chalandon à l’occasion d’un documentaire sur le stress post-traumatique dont il a souffert suite à un reportage au Moyen Orient. Je ne savais rien de son enfance traumatique à l’époque. Je ne l’avais jamais lu. Il m’a donné le goût de la littérature contemporaine. Ses romans jalonnent les épisodes de ma vie. Quand il se passe un événement important, je retourne à l’écriture de Chalandon.
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